samedi, mars 11, 2006

L'écriture comme instrument de fouilles

Connaissez-vous le dramaturge Michel Vinaver. Voici un extrait d'une interview parue le 3 mars dans "Le Temps":

Le Temps: Après deux romans publiés chez Gallimard en 1950, vous vous consacrez au théâtre. Pourquoi?

Michel Vinaver:Une fois que je suis entré dans le théâtre, c'était sans retour. Dans les pièces, ce n'est jamais moi qui parle, mais les autres. C'est pour cela que le théâtre m'accapare. J'aspire à explorer le réel. L'écriture est un instrument de fouilles.

- Auteur-enquêteur, donc?

- Non. Je n'enquête pas. J'essaie d'écouter la parole qui circule, et, cette parole brute, je la reconstitue, de telle sorte qu'elle prend une configuration abstraite et musicale. Mon travail, c'est la transmutation du plus prosaïque au plus abstrait, sans sacrifier le concret.

Et encore quelques magnifiques mots de Benno Besson sur son théâtre (également parus dernièrement dans "Le Temps"):

- Je n'ai jamais eu la volonté de bâtir un style. Et je serais bien incapable de dire si j'en possède un. Cette vision des choses ne m'intéresse pas. Moi je joue. J'organise un jeu. Voilà ce que je fais depuis que je suis petit. Mes organisations actuelles sont évidemment plus réfléchies que celles de mon enfance. Mais elles ne sont pas forcément meilleures.

Ce n'est pas une analyse très courante dans les milieux du théâtre?

- Je le sais, je ne suis pas dans le vent. A l'heure actuelle, l'adulte passe pour le bijou de la société. On nous prépare à devenir adulte, on nous condamne à la décadence lorsqu'on ne l'est plus. Nous considérons l'histoire de la même manière. Une lente progression de l'Antiquité jusqu'à Racine, puis la dégringolade à partir du XIXe siècle. C'est une vision purement linéaire, ridicule, où l'on touche les aberrations d'une société qui rationalise tout.

Votre théâtre n'est jamais noir. Il ressemble aux pièces de Coline Serreau, votre compagne. On y trouve toujours une forme d'optimisme.

- Mais parce que nous ne sommes pas suicidaires! Ni Coline, ni moi-même. Pour autant que je sois militant, c'est pour dire: il est possible de vivre, il est intéressant de vivre, il fait bon vivre. Que voulez-vous dire de plus au public? A-t-il quelque chose de plus important à faire que d'apprendre à vivre et à mourir? On n'a rien d'autre. Bien sûr, c'est très complexe, puisque l'individu ne vit pas en solitaire. Depuis la Renaissance, il pense qu'il est l'unique propriétaire de lui-même. Il y a donc beaucoup de contradictions à gérer entre l'existence individuelle et sociale, entre les émotions personnelles et les forces collectives. Cette tension est extrêmement virulente à l'heure actuelle. Voilà les choses avec lesquelles le théâtre peut jouer.

Mais vous ne cherchez pas à juger, il n'y a pas de verdict sur les personnages, dans vos spectacles.

- Dire le bien ou le mal, ce n'est pas mon rôle. Il ne s'agit pas seulement de condamner le bourreau en disant: c'est un salaud. Pourquoi est-il bourreau, pourquoi l'est-il devenu, pourquoi la société a-t-elle besoin d'un bourreau? Là, avec ces questions, tout devient intéressant. Personne n'a besoin d'une conscience splendide pour venir affirmer sur scène que les salauds méritent la mort.

De quoi partez-vous pour construire vos spectacles?

- Je n'ai pas de vision préalable. Tout commence avec une intuition. Une envie, plutôt. L'envie d'un vide à combler. Et de questions auxquelles apporter une réponse. Ces questions ne sont pas forcément précises. Je ressens plutôt une interrogation vague. Chez moi, le théâtre est aux antipodes de la science. Je ne crache pas sur les démarches théoriques, il m'arrive d'y avoir recours, mais je ne procède jamais, au départ, par catégories: psychologiques, politiques, psychanalytiques ou autres. La mise en scène n'a rien à voir avec des catégories, absolument pas. Le théâtre, c'est quelque chose de très concret, qui naît des répétitions. Il s'agit d'une suite de surprises. Tout ce que l'on a pu imaginer ou construire auparavant est balayé par la réalité du travail.

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